Député des Français de Turquie, je suis avec inquiétude l’évolution politique de ce pays. Après le coup d’Etat avorté de juillet 2016, en tant qu’ami de la Turquie et du peuple turc, je comprends parfaitement que le Président Erdogan ait déclaré l’état d’urgence et pris des mesures exceptionnelles.

Mais à la lumière de la féroce répression qui a suivi, je dis que trop c’est trop et je crains que nous assistions à une rupture historique et nous dirigions vers un divorce durable avec l’Europe.

Or, comme en atteste la visite officielle du Président Recep Tayyip Erdogan aujourd’hui à Paris, notre pays continue d’entretenir des relations étroites avec la Turquie et des échanges fréquents ont lieu au plus haut niveau de nombreux sujets, notamment la gestion des tensions et crises au Moyen-Orient. C’est une bonne chose car la Turquie est un pays ami depuis des siècles et une puissance incontournable. Aucun doute que son dirigeant charismatique jouit d’une immense popularité.

Mais le rôle d’un ami est d’exprimer ses craintes avec franchise et bienveillance. C’est pourquoi la France doit rester, en coordination avec nos partenaires européens et occidentaux, particulièrement ferme face aux dérives autoritaires de l’exécutif turc et sa politique extérieure agressive.

Plusieurs évolutions indiquent en effet que la Turquie serait en train de renouer avec ses vieux démons.

Depuis le coup d’Etat avortée, force est d’admettre que l’Etat de droit recule en Turquie et je suis fréquemment saisi par des administrés. Armée, université, justice, fonction publique ont été purgées. Agences de presse, journaux et chaînes de télévision ont été fermées par dizaines. Nous avons tous à l’esprit le nom de Loup Bureau, incarcéré pour « activités en lien avec le terrorisme » du 26 juillet au 15 septembre 2017 et dont j’avais plaidé la cause auprès du Ministre des Affaires étrangères en tête à tête le 7 août dernier. Récemment, le gouvernement AKP s’est attaqué à la culture : près de 140 000 ouvrages sont interdits des bibliothèques. Parmi les titres incriminés, des œuvres d’Albert Camus… On connaît l’aphorisme de Heinrich Heine : « là où l’on brûle les livres, on finit par brûler des hommes »

En Europe, la surenchère nationaliste du Président Erdogan a été en mars dernier à l’origine de très graves incidents diplomatiques avec l’Allemagne et d’autres pays européens. Plus encore, cette attitude se retrouve dans de récentes tensions avec la Grèce. Également député des Français de Grèce, je ne peux rester indifférent quand le Président truc ravive d’anciens contentieux territoriaux, notamment au sujet des îlots Imia/Kardak dans l’archipel du Dodécanèse en Mer Egée…

Cette dérive néo-ottomane va de pair avec un retour en force de l’islamisme politique. On assiste depuis des années à une remise en cause progressive de la laïcité, principe fondateur de la République turque de Mustapha Kemal Atatürk. Aujourd’hui, la plupart des établissements scolaires doivent être dotés d’un local réservé à la prière et depuis septembre 2017, le concept de “djihad” est enseigné dans les écoles du pays.

Le développement de cet islam militant nourrit également une politique étrangère agressive qui déstabilise le Moyen-Orient. On se souvient tous de la violence rare avec laquelle Erdogan avait apostrophé Shimon Peres au Forum de Davos en 2009. Plus récemment, le Président Erdogan a pris la tête d’un véritable djihad diplomatique suite à la décision américaine de reconnaître Jérusalem capitale d’Israël. Le 11 décembre, il a affirmé que « ceux qui se prennent aujourd’hui pour les propriétaires de Jérusalem, doivent savoir que demain ils ne trouveront même pas d’arbres derrière lesquels se cacher », référence explicite au hadith sur « l’arbre Gharqad », qui appelle à l’extermination des Juifs…

Compte tenu de toutes ces évolutions, Paris doit preuve de leadership européen et montrer, en toute amitié et bienveillance, sa fermeté face aux inquiétantes dérives en cours en Turquie et notamment les violations des libertés fondamentales.