Absence de reconstitution, préméditation éludée, mobile terroriste écarté… L’instruction du meurtre antisémite de Sarah Halimi révèle de nombreuses failles.
« Pardonnez-moi, Mme la juge, mais, ici, c’est moi qui pose les questions ! » Anne Ihuellou, magistrat instructeur au tribunal judiciaire de Paris, n’a pas passé un moment agréable, mercredi 24 novembre, dans cette salle borgne des sous-sols de l’Assemblée nationale où elle fut soumise à la question durant plus de trois heures. Dans un renversement des rôles que l’on imagine pénible pour elle, cette femme à poigne, carré sévère et lunettes oranges, « comparaissait » devant la commission d’enquête parlementaire « sur les éventuels dysfonctionnements de la justice et de la police dans l’affaire Sarah Halimi », créée en septembre dernier à l’initiative de deux élus : Meyer Habib, député (UDI) de la 8e circonscription des Français établis hors de France (Italie, Grèce, Israël, Chypre…), et Constance Le Grip, députée (LR) des Hauts-de-Seine.
Entre 2017 et 2019, et en cosaisine avec sa collègue Laurence Lazerges – ce qu’elle ne manquera pas de rappeler à plusieurs reprises durant son audition –, Mme Ihuellou a instruit l’affaire du meurtre antisémite de Sarah Halimi. Le 4 avril 2017, peu avant l’aube, cette femme de 65 ans, médecin de formation et directrice de crèche à la retraite, juive de stricte observance, a été rouée de coups dans son appartement HLM de la rue de Vaucouleurs (11e arrondissement de Paris), avant d’être jetée, inanimée mais encore vivante, du haut du 3e étage. Quand les pompiers pénètrent dans la cour de l’immeuble, près d’une heure après sa défenestration, la malheureuse a fini d’agoniser.
Au moment de clôturer leur instruction, la juge Ihuellou et sa collègue ont estimé, dans leur ordonnance du 12 juillet 2019, qu’il y avait des « raisons plausibles » de conclure à l’irresponsabilité pénale de Kobili Traoré. Comme le veut la procédure, la chambre de l’instruction a été saisie et a confirmé, dans un arrêt du 19 décembre, que le « discernement » du mis en cause – consommateur de cannabis à haute dose et, selon tous les experts qui l’ont examiné, sous l’emprise d’une « bouffée délirante aiguë » au moment des faits – était « aboli », lorsqu’il est passé à l’acte. Cette décision, devenue définitive depuis un arrêt de confirmation de la Cour de cassation du 14 avril dernier, a fait couler beaucoup d’encre et suscité des réactions indignées dans tout le pays. La communauté juive, en particulier, ne s’est jamais remise de cette décision qui a privé la famille de Mme Halimi, mais aussi l’accusé et la société tout entière, d’un vrai procès. Inaccessible à toute sanction pénale , Traoré a quitté il y a quelques mois l’Unité pour malade difficile de Villejuif où il avait été placé après son interpellation, pour être admis dans un service psychiatrique de la région parisienne, sous le régime de l’hospitalisation sous contrainte.
« Nous ne sommes pas là pour refaire le procès mais pour voir s’il y a eu des dysfonctionnements de la police et de la justice, dans la prise en charge de cette malheureuse Sarah Halimi, torturée et massacrée parce que juive » : Meyer Habib, qui préside la commission d’enquête, donne le ton dès le début de l’audition de la juge Ihuellou. L’entretien sera serré et le président ne fait pas mystère de sa conviction, à ce stade des débats : « À titre personnel, je constate qu’il y a des zones d’ombre et des questionnements dans la manière dont cette enquête a été conduite ; c’est pourquoi votre audition sera d’une extrême importance », annonce-t-il. « Le dossier a été jugé, il est passé sous les fourches caudines de la Cour de cassation, son parcours judiciaire est donc terminé », lui répond aussitôt, d’un air légèrement pincé, la magistrate, moyennement enchantée à l’idée de se voir ainsi mise sur le gril parlementaire. Le ton était donné. Chacun y mettra les formes, mais les échanges se révéleront tendus de bout en bout.
Ce côté droit dans vos bottes est de nature à continuer à alimenter nos interrogations (la députée Constance Le Grip à la juge)
Pourquoi n’a-t-elle pas entendu les témoins qui, depuis leurs fenêtres, ont assisté, horrifiés, à la mise à mort de la septuagénaire ? Pourquoi avoir attendu dix mois pour reconnaître le mobile antisémite de ce crime atroce ? Ne pas avoir enquêté sur l’endoctrinement islamiste de Traoré ? N’avoir pas épluché les fadettes de ses proches et mis ses fréquentations sur écoutes ? Écarté d’emblée la piste d’un acte terroriste, sans jamais s’avancer sur ce terrain ? Ne pas avoir organisé de reconstitution ? Ne s’être pas même rendu sur les lieux ? Envisager la préméditation ? La commission a beaucoup de questions à lui poser et à tous ces « pourquoi », la juge Ihuellou fournit des réponses mécaniques, formulées dans un sabir juridico-procédural, s’arc-boutant constamment sur la règle de droit, quitte à défier le bon sens. Elle s’énerve, parfois – « vous refaites l’instruction, c’est interdit et contraire à la séparation des pouvoirs, je ne vous répondrai pas ! » – ; s’agace, beaucoup ; ne cède sur rien, jamais.
« Pardon, mais ce côté droit dans vos bottes est de nature à continuer à alimenter nos interrogations », finira par lui faire remarquer, un tantinet excédée, Constance Le Grip. Mais la juge reste inflexible. « Je n’ai fait qu’appliquer les textes, comme j’en ai le devoir. Si vous estimez qu’il faut aller plus loin, il vous appartient de vous saisir du problème et de changer la loi », répond-elle à la députée (LREM) Camille Galliard-Minier – une ancienne avocate –, qui s’étonnait de son refus obstiné de recevoir les parties civiles. « Quitte à vous paraître familière, la charge du juge d’instruction ne lui permet pas de tenir salon dans son cabinet […]. Je le déplore, mais il ne peut recevoir tout le monde », avait déjà expliqué Anne Ihuellou à Meyer Habib.
Alors qu’il s’acharnait sur Sarah Halimi à coups de poing, sur son balcon, Traoré a hurlé « Allah akbar »une bonne dizaine de fois, traitant la victime de « sheitan » (démon, en arabe), récitant des sourates. On sait aujourd’hui qu’il fréquentait assidûment – trois fois encore la veille du meurtre – la mosquée Omar, d’obédience clairement salafiste, rue Timbaud, à quelques dizaines de mètres de l’immeuble de la victime. « Pourquoi la piste d’un acte terroriste n’a-t-elle pas été explorée ni même envisagée par vous ? » questionne Meyer Habib. « Je me dois de vous rappeler les termes de ma saisine initiale qui résulte du réquisitoire introductif du parquet : homicide volontaire, enlèvement et séquestration de la famille Diara [les voisins de Sarah Halimi, par le balcon duquel l’auteur est passé pour gagner son appartement, NDLR]. Ni plus, ni moins », répond la juge d’un ton sec comme un coup de trique. « N’avez-vous pas eu le sentiment que l’auteur ait pu être animé par un mobile terroriste ? » insiste le président de la commission. « Le magistrat instructeur n’a pas de sentiment […]. Il suit une marche procédurale, c’est tout », réplique la juge, qui ne prend même plus la peine de dissimuler son agacement. Elle renverra d’ailleurs un peu plus tard la députée Laetitia Avia (LREM) dans les cordes : « L’émotion n’a pas sa place dans un cabinet, Mme la députée. Si tout le monde se met à pleurer, l’instruction n’avance plus. Les faits sont effectivement atroces, mais il faut rester professionnel. »
Pas de reconstitution
Mme Ihuellou a réponse à tout. Les absences d’écoutes téléphoniques ? « Je ne pouvais investiguer un objet dont je ne disposais pas. » « Êtes-vous allée sur place ? » lui demande François Pupponi, député (MoDem) du Val-d’Oise et ancien maire de Sarcelles. Non, elle n’y est pas allée. « Cet acte ne nous a pas été demandé et ne nous a pas semblé utile à la manifestation de la vérité, les faits étant reconnus », justifie la juge. « Eh bien nous, nous y sommes allés. Et on comprend vite les choses en se rendant sur place », lui fait remarquer le parlementaire. Celui-ci se dit « troublé » par l’absence de reconstitution, un acte d’instruction quasi systématique dans les dossiers de meurtre et d’assassinat. « Un expert psychiatre dit on peut la faire [la reconstitution, NDLR] et vous, vous dites on ne va pas la faire ! » regrette François Pupponi. « C’est difficile à organiser, une reconstitution. C’est un énorme travail ! » réplique la magistrate en entonnant le couplet de la « surcharge » de boulot. « Ce dossier était prioritaire, mais ce n’était pas le seul, on a fait au mieux en fonction de nos moyens », argue-t-elle.
« On a le sentiment – car nous, nous pouvons en avoir, des sentiments – que le fait que M. Traoré ait été pressenti dès le départ comme pénalement irresponsable vous a conduit à vous dispenser de certains actes, que vous auriez sans doute faits dans d’autres affaires du même type », observe Aurore Bergé, député (LREM) des Yvelines. « Tout ce qui était utile, nous l’avons fait », soutient la juge.
La question de la préméditation est posée avec insistance par les membres de la commission, convaincus que si la juge se l’était elle-même posée, l’information aurait sans doute connu une autre issue qu’une sèche déclaration d’irresponsabilité psychiatrique. Sylvain Maillard, député (UDI) de Paris, aborde le sujet frontalement : « On sait maintenant que Traoré s’est rendu la veille chez ses voisins, les Diarra, seul moyen pour lui d’accéder au balcon de Mme Halimi ; qu’il y a sans doute déposé des vêtements propres ; que la nuit des faits, il a fracturé la fenêtre de la victime avec un tournevis, après s’être changé et fait ses ablutions chez les Diarra… Qu’il a choisi le côté du balcon le plus haut pour y jeter Mme Halimi. Pourquoi n’avez-vous fait aucune recherche sur une éventuelle préméditation ? » La députée élude en invoquant les conclusions des experts et la « bouffée délirante » du mis en cause. « C’est une évidence, il y a eu préméditation ! Si vous vous étiez rendu sur place, vous vous en seriez rendu compte ! » s’énerve Meyer Habib, abandonnant le peu de neutralité qui lui restait. « C’est un trouble mental, voilà ! On peut refaire l’histoire autant de fois qu’on veut, c’est ainsi », maintient la juge. Pressée de questions sur la problématique effectivement déterminante de la préméditation, Anne Ihuellou finit par perdre ses nerfs : « Vous refaites l’instruction, c’est interdit par la loi, l’autorité de la chose jugée. Donc, je ne vous répondrai pas ! » cingle-t-elle après une nouvelle relance de Meyer Habib. Fin de l’audition.
« C’est vrai qu’il peut m’arriver de m’emporter, mais que voulez-vous, j’ai mon style, je ne suis pas un mec calme, je suis un passionné, on a tous son ADN et cette affaire m’a bouleversé », confiera au Point Meyer Habib, une fois l’audition terminée. « J’ai vu les photos du corps ; nous sommes allés, avec plusieurs membres de la commission, dans l’appartement de cette pauvre femme ; nous avons vu son lit encore défait, le sel encore posé sur la table de sa modeste salle à manger, le balcon par-dessus duquel elle a été jetée. Ça fait mal, vous savez… » Personnage controversé – sulfureux, disent ses adversaires –, connu pour sa proximité avec l’État d’Israël et son ex-Premier ministre Benjamin Netanyaouh , Meyer Habib appartient à la famille des forts en gueule. « Sachant que Traoré n’était pas armé, j’y serais allé, moi, je n’aurai pas attendu une heure pour intervenir comme l’a fait la police », plastronne-t-il du haut de son mètre quatre-vingt-trois. Sur cette commission d’enquête dont les travaux semblent l’habiter au point d’occuper toutes ses conversations – difficile d’en placer une, ironisent ses amis –, il veut exciper de sa bonne foi. « Pour eux [ses adversaires, NDLR], je suis un sioniste de droite. OK. Mais quel rapport avec Israël ? Une femme, française, a été massacrée chez elle parce que juive, sous les yeux de ses voisins. La malheureuse a été défenestrée à 4 h 40, les policiers ne sont intervenus qu’à 5 h 35. La juge n’est pas allée sur place, il n’y a pas eu de reconstitution, aucune question sur la radicalisation de l’auteur, pas plus que sur la préméditation de son acte. Nada ! Et au bout du compte, une déclaration d’irresponsabilité. L’assassin ne sera jamais jugé. Et vous voudriez que je ne sois pas indigné ? » s’emporte-t-il.
Le 19 octobre, trois mois après la mise en place de la commission d’enquête, Didier Paris, député (LREM) de la Côte-d’Or – lui-même ancien magistrat – et rapporteur de la commission, a vu rouge en découvrant que Meyer Habib avait posté sur son compte Facebook un commentaire en quatorze points relatant l’audition à huis clos de la famille Diarra – les voisins de Traoré. « Votre attitude ne répond pas à l’objectivité nécessaire à nos travaux mais se trouve être contraire aux bonnes pratiques des commissions d’enquête, tout autant qu’elle nuit à l’image de notre institution », a écrit Didier Paris à son collègue en découvrant sa publication sur les réseaux, avant de s’en ouvrir au président de l’Assemblée, Richard Ferrand. Lequel a rappelé à l’ordre – et au règlement – le bouillant Meyer Habib dans un courrier salé. Entre-temps, Didier Paris a démissionné de son poste de rapporteur de la commission, dans laquelle il siège toujours comme vice-président. « Meyer est un collègue que je respecte, mais je n’admets pas sa façon de s’affranchir aussi allègrement des règles d’objectivité et de neutralité que sa fonction lui impose », confie-t-il au Point. « Oui, la relation de confiance est rompue et le malaise ne vient que d’une chose : l’attitude personnelle de Meyer Habib qui pollue un peu tout. » Pour autant, comme tous les membres de la commission, le député de la Côte-d’Or entend aller « jusqu’au bout ». « Je suis de ceux qui considèrent qu’il est logique d’enquêter. Le meurtre de Sarah Halimi a beaucoup interrogé à l’époque où il a été commis et il est de notre devoir de chercher si des dysfonctionnements sont apparus, ne serait-ce que pour en tirer des conclusions pour l’avenir », estime cet ancien juge d’instruction.
Meyer Habib est difficile à canaliser mais il fait son travail et je ne doute pas de sa sincérité (François Pupponi, membre de la commission)
« C’est vrai qu’il y a eu des étincelles. Meyer Habib a sa personnalité, il est parfois difficile à canaliser, il bouscule les témoins et vit tout ça intensément, peut-être trop, mais il fait son travail et je ne doute pas de sa sincérité », le défend François Pupponi. « Ce qui m’intéresse, moi, c’est de comprendre comment on a pu en arriver là ; comment Mme Halimi a pu hurler à la mort sans que personne n’intervienne ; pourquoi l’antiterrorisme ne s’est pas saisi de cette affaire ; pourquoi la juge a mis autant de temps à reconnaître le mobile antisémite de cet acte ; pourquoi l’affaire a été aussi vite psychiatrisée. Mais ce qui m’intéresse par-dessus tout, c’est que de telles choses ne se reproduisent plus, que d’autres ne vivent pas le même calvaire. Ce que je voudrais, enfin, c’est que nos institutions cessent de minimiser, comme c’est le cas de façon quasi systématique, les actes antisémites commis dans ce pays », rapporte au Point le député du Val-d’Oise et ancien maire de Sarcelles.
« Meyer [Habib] sort peut-être parfois un peu du cadre mais, au fond, nous sommes tous d’accord sur l’objectif. Ce que nous voulons, c’est mener nos travaux à leur terme et faire toute la lumière sur cette affaire », conclut Brahim Hammouche, psychiatre de formation, député (LREM) de la Moselle et membre de la commission.
« J’ai du mal mais je vais y arriver », confiait vendredi Meyer Habib, au lendemain de la parution d’un article de Mediapart lui reprochant de « dévoyer » les travaux de la commission d’enquête qu’il préside.
Celle-ci poursuit ses auditions. Après les experts psychiatres, les magistrats, les policiers, d’autres témoins doivent être entendus dans les prochains jours, notamment le procureur Molins, le garde des Sceaux Éric Dupont-Moretti et le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin. Son rapport est attendu pour la mi-janvier.