MON PERE AURAIT EU 100 ANS : EMMANUEL ROGER HABIB Z’’L (18.7.1920-11.7.2001)

Chavoua tov. Je n’ai pas l’habitude de parler de ma famille. Cette page est un espace d’expression politique, très rarement personnelle.

Mais permettez-moi de faire une exception pour le centenaire de la naissance de mon père, Emmanuel Roger Habib z’’l, disparu il y a dix-neuf ans.

J’ai tant aimé, admiré mon père, dont le destin hors norme a dessiné la trame de ma vie. Je lui dois tout, ou presque.

Emmanuel Roger Habib est né à Tunis dans une famille juive au lendemain de la Première guerre mondiale. Mon grand-père Moïse était d’origine tripolitaine, ma grand-mère Henriquetta était d’origine italienne, née à Venise.

Orphelin de mère à cinq ans, de père à treize, il est éduqué par sa grande sœur Ahouva « Hébée » et prend sous son aile son petit frère Elie « Lolo » Habib, de quatre ans son cadet, et sa petite sœur Marie.

Les circonstances de la vie l’ont obligé à renoncer trop tôt aux études et assumer des responsabilités d’homme. Pour autant, jamais il n’a cessé de se cultiver. C’était un homme d’une immense érudition. Tradition et éducation sont toujours restées ses piliers.

Dans sa jeunesse, il s’engage pour la cause sioniste. Sous l’Occupation, il refuse de servir dans le Service du travail obligatoire (STO). Il devient natziv du Bétar et en 1951, est délégué du Hérout – ancêtre du Likoud – pour la Tunisie au congrès sioniste mondial qui se tient dans le tout jeune Etat d’Israël ! C’est à cette occasion qu’il devient ami avec Menahem Begin, héros de l’indépendance et futur premier ministre.

En Tunisie, il sent monter la fièvre antisioniste du nationalisme arabe. En 1956, la décision est prise, il émigre en France après avoir échappé de peu à un attentat à la grenade qui le visait.

Apatride comme beaucoup de Juifs italiens après guerre, il débarque à Marseille puis monte rapidement à Paris.

La même année, il épouse ma mère Liliane, jeune institutrice de Sousse qu’il rencontre alors qu’elle est en vacances. Le mariage est célébré à la synagogue de la rue de la Victoire par le Grand-Rabbin Jacob Kaplan, dont il est proche.

Il crée l’oratoire tunisien de la Grande Synagogue, le premier à Paris à suivre le rite des Juifs d’Afrique du Nord, auquel il était très attaché. Mon père portait l’amour d’Israël, de la Torah, du peuple juif au plus profond de son âme.

Issu d’une longue lignée de fabricants de vin casher, il crée en 1957, avec mon oncle, « Habib frères », première société viticole casher, agréée aussi bien par le Beth Din que par la communauté orthodoxe de Paris.

Leur objectif : produire un vin strictement casher, de qualité mais accessible pour que chaque juif puisse avoir une bouteille le soir de Shabbat.

Il produit notamment à Rivesaltes, dans les Pyrénées orientales, terroir réputé pour ses vins doux naturels et commune voisine de Prades, dont le maire n’était autre que le nouveau Premier ministre Jean Castex. Je connais bien ce « pays », nous en avons parlé mercredi avec le chef du gouvernement.

Petite anecdote encore : en 1961, « Habib frères » élabore et commercialise le premier vin de Champagne casher depuis … Rachi !

Je me souviens de mon premier jour à l’Assemblée nationale. Forcément, je pensais beaucoup à mon père ! C’est alors que m’aborde Jacques-Alain Bénisti, député LR du Val-de-Marne également issu d’une famille parisienne de négociant en vin. Il m’a raconté une multitude d’anecdotes sur mon père et ses entrepôts à Bercy.

Mon père avait également la fibre sociale.

Dans les années 1960-70 arrivent en masse les Juifs d’Afrique du Nord. L’intégration n’est pas toujours facile. Beaucoup travaillent dur mais peinent à boucler les fins de mois.

Avec son frère, ils prennent en charge les colonies de vacances de la FSJF pour ces enfants défavorisés. Ils seront aidés notamment par les frères Trigano, fondateurs du Club Med…

Des générations connaîtront ces étés de joie, de fraternité et d’insouciance à la montagne, notamment à Saint-Pierre-de-Chérennes dans l’Isère. On allait les ramasser à Belleville, dans le Marais, vers la Folie-Méricourt ou en banlieue nord dans les mêmes camions qui servaient à transporter les barriques de vin « Habib frères »… C’était un autre temps. Beaucoup s’en souviennent, beaucoup m’en parlent avec émotion.

En parallèle, mon père Emmanuel Roger Habib était un des leaders du Hérout France.

Un souvenir à jamais gravé dans ma mémoire : les larmes de mon père en juin 67, apprenant la libération de Jérusalem, son transistor collé à l’oreille dans notre petit appartement du premier arrondissement, rue du Bouloi. J’avais 6 ans. Je n’oublierai pas.

Vous l’avez compris : je porte le sionisme révisionniste de Jabotinsky dans mon ADN. C’est en suivant le chemin de mon père, guidé par la tradition familiale, que j’ai rencontré en 1992, celui qui est devenu l’un de mes amis les plus proches : Benjamin Netanyahou.

Très affecté par le décès accidentel de Lolo en 1978, mon père fait son alyah en 1990. Il réalise son rêve : retourner à Jérusalem. L’intégrité d’Eretz Israël, son attachement aux valeurs du judaïsme, étaient les grands combats de sa vie.

Disparu le 11 juillet 2001, il repose au cimetière de Guivat Shaul à Jérusalem. C’est Benjamin Netanyahou en personne qui a prononcé son éloge funèbre.

Pas un jour ne passe sans que je pense à mon père, à sa bonté, sa droiture, son intelligence, sa très grande force, son humilité. Il était très estimé de tous, dans tous les milieux.

Ma gratitude est infinie, comme celle que j’ai pour ma chère maman « Liline ».

Cet héritage, j’essaie de le préserver. Il n’est rien de plus précieux à mes yeux. A mon tour, je le transmets à mes quatre enfants, dont l’aîné s’appelle Emmanuel Roger.